dimanche 28 janvier 2018

Joshua ( 2007) de George Ratliff

La famille Cairn ( des gens aisés qui vivent dans une luxueuse tour new yorkaise) est en joie à l'occasion de la naissance de leur petite Lily. Tout le monde n'a d'yeux que pour elle. Un peu à l'écart, le petit Joshua, 9 ans, joue du piano, un air assez sombre. Sa mère lui demande un peu sèchement d'arrêter de jouer ; sa musique semble la déranger. Le décor est planté. George Ratliff, réalisateur hélas peu sollicité par le cinéma ( notre homme bosse surtout pour des séries télé),  pose les bases de son film vite fait bien fait.
Faire reposer tout son film sur les épaules d'un gamin de neuf ans est un pari assez casse gueule mais ici on a pris soin de travailler le personnage et le jeune acteur Jacob Kogan l'incarne admirablement avec sa tête de futur banquier d'affaires, que dis-je, de futur Président de la République !
Joshua n'est pas qu'un enfant délaissé, loin de là. Ici ce qui est montré est autant, voire plus significatif que ce qui est dit. Lorsque toute la famille se décide à chanter, d'un air béat, une berceuse à la petite Lily, Joshua vomit. La niaiserie l'indispose apparemment, et comme je le comprend !
Enfant extrêmement intelligent, cultivé et donc ( forcément) solitaire, Joshua semble être conscient de bien trop de choses sur ce qui se passe autour de lui; il se considère lui-même comme un être bizarre. Pas encore dompté par l'éducation et surtout la bien pensance, Joshua n'hésite pas à dire à son père : "T'es pas forcé de m'aimer." Ce dernier ressent un malaise profond, proteste et lui dit que bien sûr qu'il l'aime, mais Joshua en sait trop déjà sur la vie et sur le théâtre qui fait tourner le monde des hommes. 

Le père Cairn, une sorte de trader, ne comprend rien à son fils. Avec son tempérament positif et dynamique, il n'a pas la sensibilité pour comprendre qui est vraiment Joshua. Le gouffre entre père et fils est immense. Par exemple, le père, en bon américain, pousse son fils à faire des activités sportives alors que le gamin n'en a visiblement rien à cirer et qu'il se pose pour ouvrir un livre à la première occasion venue. Mais il y a bien plus que cela.

Joshua semble prendre plaisir à se réfugier intérieurement  dans la musique, probablement parce que celle-ci est un langage riche, parfaitement adapté à son esprit déjà si affûté et complexe.

En tant que spectateur on est presque gêné pour les parents, tellement ils jouent mal la comédie envers leur fils : il les met mal à l'aise et ils ne sont pas sincères avec lui. Le couple Cairn, bien que sachant Joshua intelligent, ne mesurent néanmoins pas à quel point ils sont en face d'une intelligence supérieure, qui les dépasse allègrement. Leur sens de l'observation n'est pas assez pointu ; ils n'en ont pas la capacité et sont, de toute façon,  trop enfermés en eux-mêmes, dans leur train-train quotidien et leur vision étriquée de l'existence.

Pourtant Joshua, bien qu'excellent manipulateur, joue ( c'est le cas de le dire) carte sur table avec eux. Au cours d'un spectacle genre où tous les parents viennent filmer fièrement les "prouesses artistiques" de leurs rejetons, Joshua décide de surprendre tout le monde en interprétant au piano une version très particulière de la berceuse chantée à Lily au début du film, en introduisant peu à peu des notes dissonantes dans la mélodie enfantine et en la faisant glisser lentement vers quelque chose de sombre et de torturé. L'effet est garanti. Les parents Cairn ont envie de se planquer sous les sièges. Pour une fois que maman Cairn avait la possibilité d'être fier de son fils, c'est raté... Ils ne réalisent pas que Joshua vient là de leur montrer le plus clairement possible l'état de son esprit : pas dérangé ( au contraire, très organisé) mais sombre et attiré par le Chaos.
Parlons également de la mère ( incarnée par la pas encore hyper connue et excellente actrice, Vera "Conjuring"Farmiga). Bourgeoise dépressive, abonnée aux psy telle un personnage de Woody Allen,  Abby Cairn a une santé mentale fragile. Elle a encore plus de mal que son mari à cacher le sentiment de rejet qu'elle a vis à vis de son fils. C'est sans surprise que l'on assiste à l'effondrement de la mère dès que les choses se gâtent un peu : femme-enfant trop gâtée par la vie, elle n'a pas les reins solides dès qu'on la sort de son petit cocon surprotégé.

Signalons également la présence de deux autres personnages secondaires mais qui ont leur importance. La grand-mère, très religieuse et prosélyte, qui cherchera à convertir Joshua. Et l'oncle, individu cultivé avec qui Joshua s'entend étonnamment bien.

Mais revenons au père. Quand il ouvrira les yeux - et il lui en faudra du temps pour ça !- sur la vraie nature de Joshua, toute la petite comédie entre eux volera soudainement en éclats. Mais Joshua est beaucoup trop malin pour lui. Indéniablement les meilleurs monstres, les plus dangereux, sont ceux qui ont de l'intellect et de la culture. Froid comme un Dexter en herbe, Joshua n'en utilise que mieux son cerveau. Les émotions, les bons sentiments, sont autant de choses qui rendent l'intelligence calculatrice moins performante.

Si l'on part du principe que les gens ont des enfants non pas seulement pour perpétuer l'espèce humaine mais aussi dans l'espoir que ces derniers soient meilleurs qu'eux, alors on peut dire que le couple Cairn a effectivement donné naissance à un être qui les surpasse totalement. Les deux petits pigeons blancs ont généré un superbe corbeau noir. Mystères liés à la naissance !


Précisons également que la monstruosité de Joshua est parfois compréhensible, dans le sens où il se sent rejeté par ses parents. Néanmoins il fait aussi preuve de temps en temps d'un goût pour la cruauté totalement gratuite. Bref on tient là une personnalité déjà très complexe. 

De même que les parents ( même s'ils le nient farouchement) finissent par juger leurs enfants, de même les enfants sont invariablement amenés à juger ( sévèrement souvent!) leurs parents. Dans le cas des Cairn, le jugement arrive beaucoup plus tôt que prévu car Joshua est un enfant précoce. Et il a un plan (monstrueux certes) mais qui n'est pas dénué de logique, avouons-le...









samedi 20 janvier 2018

Citadel ( 2012 ) de Ciaran Foy





Citadel est, à bien des égards, un film à part. Déjà ici, on a pas l'habitude de chroniquer des films aussi récents : 2012 c'est un record ! Sans parler du fait qu'il s'agit d'un film irlandais, cinéma plutôt rare et n'ayant pas pignon sur rue sur les principaux marchés en Europe. Ceux qui s'attendent à un film plein de rouquins en train de siffler des bières au beau milieu de paysages verdoyants risquent d'être surpris !

Ici la lumière est froide et l'image transpire la grisaille d'un quartier miné par la misère et la violence. Citadel ne convoque aucun monstre du bestiaire fantastique : la violence nichée dans le coeur des hommes ( ou plutôt des jeunes des cités, dans ce cas précis) suffit amplement à provoquer le sentiment d'horreur. Le film appartient à un style typiquement anglo-saxon : la hoodie horror, c'est à dire les films de délinquants ultra-violents à capuches dans la téci ! Un genre qui, forcément, comporte un commentaire social.

Il est à signaler que Citadel est le premier long métrage de son réalisateur, Ciaran Foy. Ce qui est remarquable, compte tenu de la maîtrise et de la très bonne tenue du film. Par des procédés très simples mais diablement efficaces Foy nous transmet tout ce qu'il nous faut savoir sur le contexte et les personnages de son film. Mais d'abord le pitch : Suite au meurtre de sa femme par un gang d’enfants cagoulés un jeune père de famille devient agoraphobe. Les agresseurs n'en restent pas là et cherchent à s’en prendre à son bébé. Aidé par une infirmière et un prêtre complètement borderline, il comprend que le seul moyen d’exorciser sa peur est d’y faire face est de s’introduire dans la Citadelle, c'est à dire la tour où réside le gang.

Pour nous montrer toute l'impuissance de Tommy ( le jeune papa donc) Foy nous le montre coincé dans un ascenseur en train d'assister à l'agression de sa femme. De même lorsqu'il introduit les fameux monstres à capuches, il nous les montre au début à travers un reflet de portière ou de vitre, comme pour accentuer leur côté furtif et donc anxiogène. Une fois qu'il nous est permis d'un peu mieux les apercevoir, cachés sous leurs capuches et voûtés, presque difformes, on pense aux enfants enragés du Chromosome 3 de David Cronenberg. Les mêmes mais à l'adolescence, quoi.

 
L'angoisse nait du fait qu'on a aucun mal à croire à l'existence d'un quartier horrible comme celui de Tommy. Hélas. Un endroit qui n'est pas bon pour élever un enfant, comme il le dira lui-même. Tout dans sa situation relève de la vulnérabilité et on ne cesse de s'inquiéter pour lui et sa môme. L'appartement (miteux) où il vit donne de plein-pied sur la rue et la porte d'entrée, aux parois de verre, semble être une bien fragile protection contre les agressions qui semblent capables de surgir de la rue à tout moment. Tommy, et nous avec, vivons dans la terreur de voir apparaître une silhouette menaçante à travers la porte de verre.
 
Une autre excellente idée du film est de nous présenter la peur comme étant quelque chose qui a une couleur et une odeur. La psychologue qui suit Tommy n'hésite pas à lui dire que tout dans sa posture, ses gestes, relève de la victime et attire les potentiels prédateurs comme des loups attirés par le sang. C'est la peur qu'éprouve la victime qui lance le prédateur à ses trousses.
 
Aneurin Barnard ( l'acteur qui incarne Tommy, une sorte d'Elijah Wood en plus grand) est très convaincant dans le rôle : avec ses cernes sous les yeux, lourdes comme des bouteilles de butane ( merci Francis !), son teint blafard, sa posture de traumatisé et la permanente tension dans son langage corporel, l'acteur semble avoir tout compris du personnage.
 
N'oublions pas de parler de deux autres personnages importants : l'infirmière ( Marie) et le prêtre. Marie ( jouée par Wunmi Mosaku, actrice jusque là inconnue pour moi mais qui apparemment a pas mal tourné dernièrement, notamment dans des blockbusters) croit naïvement que tous les délinquants n'ont besoin que de compassion, d'écoute, pour que le danger qu'ils représentent pour la société soit désamorcé. C'est un personnage animé d'excellentes intentions mais un peu trop angélique. Il n'est pas bon d'être aussi optimiste qu'elle l'est : ça en devient dangereux.
 
Quant au prêtre ( James Cosmo, le Jeor Mormont de Games of Thrones) il s'agit d'un personnage extrêmement marginal. Tout le monde le croit fou. Il se croit abandonné de Dieu. On parle là d'un prêtre adepte de l'autodéfense, s'exprimant avec un vocabulaire à ne pas mettre à portée d'oreille du premier enfant de choeur venu ! Contrairement à Marie, le prêtre ne croient pas que les encapuchonnés puissent être sauvés : il les voient comme des dégénérés, des démons qu'il faut détruire.





Ciaran Foy sait parfaitement mener son film jusqu'à son climax. Le black out électrique qui laisse le quartier dans le noir n'est rien d'autre que la plongée dans les ténèbres que s'apprête à faire Tommy.  Et, admettons-le bien volontiers, la cité en tant que coeur des ténèbres, en tant que repaire du Mal, est particulièrement crédible et flippante. Jusqu'au bout Citadel se montrera intéressant, par sa tension permanente et par l'évolution du personnage de Tommy notamment. Mais ce que le film a à dire par rapport aux problèmes qu'il soulève est aussi, pour le spectateur, à chercher du côté de Marie et du prêtre. Quelque part entre ces deux personnages doit se trouver la réponse la plus juste. Marie symbolise l'excès en bons sentiments, l'angélisme qui conduit sans le savoir à la politique de l'autruche. Le prêtre, lui ,incarne une solution beaucoup plus lucide mais extrême. Le film n'hésite pas à nous dire que cette ultra-violence est comme une maladie contagieuse. Quiconque reste en contact trop longtemps avec ce "virus" est condamné. Comme s'il arrivait un moment, un stade trop avancé dans le mal et la corruption, qui ne permettrait plus de faire demi-tour. Un moment où on ne pourrait plus être sauvé.




 
 

samedi 25 novembre 2017

The Changeling (1980) de Peter Medak

Ah comme il est bon d'assister à un film ambitieux en terme de réalisation comme l'est The Changeling ! Peter Medak a indéniablement le sens du cadre et de la suggestion. Mouvements fluides de caméras, compositions travaillées, plongées/contreplongées, vue subjective etc... La réalisation est riche et généreuse ! Doté de décors somptueux et d'une très belle photo, on peut dire que ce The Changeling est un bel objet filmique que j'aimerais bien avoir l'occasion de regarder un jour dans une version restaurée en blu-ray.

On notera la présence en tête d'affiche du vétéran George C.Scott, célèbre notamment pour son rôle de colonel incompétent dans Docteur Folamour ou pour sa prestation très convaincante en vieux flic philosophe dans Les Flics ne dorment pas la nuit de Richard Fleischer.

Le moins que l'on puisse dire c'est que le film met les pieds dans le plat en démarrant tout de suite avec le souvenir traumatique de ce qui est arrivé au héros, à savoir la perte tragique de sa femme et de sa fille. George C. Scott incarne le rôle de John Russell, un compositeur de musique classique, mais surtout un homme qui tente de tourner cette page ô combien douloureuse de sa vie. Pour se faire, il cherche une maison à louer afin de pouvoir se consacrer tranquillement à la composition de sa nouvelle oeuvre.
 
Passée l'intro, le film baigne dans une superbe ambiance mélancolique qui nous fait bien ressentir l'état psychologique du personnage. La musique, belle et efficace,  joue un rôle primordial dans tout ça, bien évidemment.
 
Ne cherchant pas un instant à nous cacher sa nature de film de maison hantée, The Changeling nous montre tout de suite la maison louée par John Russell comme un personnage à part entière : avec un plan appuyé de face puis un autre en contreplongée pour nous la rendre imposante voire menaçante. Tout ça fait dans les règles de l'art, en somme ! 
 
La vaste et vieille demeure offre un parfait décor pour ce genre de film. On pense à La Maison du Diable  de Robert Wise immédiatement. Et on fait bien d'y songer car bientôt John Russell sera réveillé en sursaut quand il entend des bruits de coups en pleine nuit, comme si on tapait avec un marteau sur la tuyauterie. Si ça c'est pas un clin d'oeil à La Maison du Diable, qu'est-ce donc ?!
 
Par la suite, avec des effets simples mais saisissants, Peter Medak va faire monter la tension, touche par touche. Ce qui est intéressant c'est que John Russell n'a pas affaire à un simple esprit maléfique qui veut juste le tourmenter comme ça, juste pour se marrer ! Ce n'est pas non plus une tentative de possession avec l'inévitable exorcisme au bout. Non, c'est plus subtil que cela. 
 
Le film nous gratifie notamment d'une très belle scène de séance de spiritisme où on comprend un peu mieux le pourquoi de la chose. La force de The Changeling réside justement dans sa capacité à changer de registre sans pour autant perdre une miette de ce qui faisait son intérêt jusque là. Le film sait évoluer vers autre chose de tout aussi passionnant tout en nous offrant plusieurs  fulgurances visuelles qui impriment la rétine et la mémoire.

En résumé, nous tenons là un film à la très belle réalisation, à l'interprétation impeccable, pourvu d'un scénario original et solide. Bref un film qui mérite amplement de ne pas tomber aux oubliettes.
 
 
 
 
 

vendredi 10 novembre 2017

Magic ( 1978 ) de Richard Attenborough

Quand on est cinéphile, on a forcément déjà entendu le nom de Richard Attenborough quelque part. Mais, au final, les seuls rôles de cet acteur qui me viennent à l'esprit immédiatement sont ceux de Bartlett dans La Grande Evasion et du milliardaire excentrique, créateur de parcs à dinosaures dans Jurassik Park. Je précise cela non pas pour contester un tant soit peu le fait que le bonhomme aie fait une grande carrière, mais juste pour exprimer l'idée que peut-être  le parcours et la filmo d'Attenborough ne sont pas si connus que ça du grand public.

Alors Richard Attenborough réalisateur, ça donne quoi ? Et bien, c'est pas mal du tout, mon gars! J'avoue que ce qui m'a tout d'abord incité à regarder le film est lié à la présence d'Anthony Hopkins en haut de l'affiche. Je me suis laissé tenté par ça et le pitch. Et bien m'en a pris !

Car il faut reconnaître qu'Attenborough fait preuve dans sa réalisation d'une certaine capacité à placer de ci de là des cadrages d'une grande pertinence, pour ainsi composer des tableaux qui nous marquent l'esprit et nous restent dans l'oeil.

Dans les années 70, le Technicolor prend cette signature visuelle plus froide et pâle. Exit les couleurs flamboyantes, baroques, qui nous régalaient les yeux dans les années 50/60. Mais, dans le cas de Magic, cette froideur de l'image colle parfaitement à l'atmosphère du film. Elle l'améliore même.

Quant au casting, on notera la présence également de Burgess Meredith qui, pour moi, sera toujours l'entraîneur grande gueule/grand coeur de Stallone dans les trois premiers Rocky. Bien plus tard, j'ai eu l'occasion de le voir dans La Sentinelle des Maudits (1977) de Michael Winner - excellent film creepy qui aura droit à sa Chronique un jour, soit dit en passant ! Magic est donc le troisième film que je vois de cet acteur, certes considéré comme un second couteau, mais néanmoins talentueux indéniablement.

Mais venons-en à Anthony Hopkins : il est parfait ( comme d'habitude) dans le rôle de Corky, un magicien ventriloque. C'est impressionnant à quel point Hopkins excelle dans des registres aussi différents. Terrifiant en Hannibal Lecter, savant iconoclaste et pété du casque dans le Dracula de Coppola, ou visage même de la bonté humaine dans Elephant Man. Et puis terriblement attachant malgré tout, car enfantin, dans Magic. Car Corky est un personnage de gamin timide coincé dans un corps d'adulte ( combien de fois se fait-il traiter de p'tit con dans le film?!). Au début, on le voit faire un bide dans une petite salle de New York. Personne ne fait attention à ses tours de cartes. Il rentre tout penaud chez Merlin ( son maître en magie, ça ne s'invente pas !).  Quand ce dernier lui demande comment s'est passé le spectacle, Corky cherche à lui cacher la vérité mais Merlin n'est pas dupe. Le maître magicien poussera son élève peu charismatique à ne pas se décourager devant l'échec et à chercher une "solution" pour capter l'attention du public.

L'histoire fait alors un bond dans le temps, une ellipse difficile à mesurer avec précision. On se retrouve dans la même salle, blindée de monde cette fois-ci. Un grand imprésario ( Burgess Meredith) a repéré un nouveau talent. Et c'est Corky qui entre en scène. Le public semble conquis d'avance. Que s'est-il passé?

Le spectacle commence et, par l'intermédiaire d'une mise en scène amusante, le magicien nous présente Fats, une marionnette à l'humour graveleux, particulièrement efficace sur le public. Voilà donc la raison de ce succès soudain.

Rapidement on comprend que Corky est capable d'abattre un travail considérable pour avoir du succès mais que, par manque de confiance en lui, il se sent obligé d'avoir recours à "quelqu'un d'autre" pour y parvenir.

La relation Corky-Fats fera tout le sel du film.

Car si Fats a besoin de son créateur pour lui insuffler la vie, on sent que Corky a tout aussi besoin de sa marionnette pour s'exprimer et s'affirmer aux yeux des autres. Une des grandes forces du film est sa capacité à nous montrer Fats comme un être à part entière. Et puis, tout comme les poupées et les clowns, la marionnette censée être rigolote et inoffensive finit par nous sembler inquiétante voire sinistre.

Tout d'abord fusionnelle, la relation Corky-Fats évoluera lentement, insidieusement, vers une inversion du rapport de force initial. C'est ce qui provoque très efficacement un malaise croissant chez le spectateur.

Refusant la possibilité d'un très bon contrat que lui propose son agent ( car il lui faut pour ça passer un examen médical, ce que Corky refuse farouchement) le magicien et sa marionnette fuient New York comme des voleurs.  Corky a besoin d'une mise au vert, pour ne plus ressentir toute cette pression. Il retournera sur les lieux de son enfance, pour retrouver Peg, son amour de jeunesse, une femme désormais mariée. Peg vit dans une grande maison au bord du lac Melody et louera à Corky le bungalow juste en face de chez elle. Et c'est là que tout commence réellement...

Sans temps morts, Magic est un film qui réserve son lot de scènes marquantes. L'histoire de cet homme schizophrène, qui sombre peu à peu dans la folie frôle parfois même le surnaturel. On tient là, incontestablement, un film qui file le grand frisson !



jeudi 26 octobre 2017

The Medusa Touch ( 1978 ) de Jack Gold

Peu de films sont aussi viscéralement attachés à un personnage. The Medusa Touch c'est John Morlar (Richard Burton). Tout ce qui s'y passe tourne autour de ce soleil noir doté de deux satellites que sont Brunel (Lino Ventura) et Zonenfeld ( Lee Remick).
Le début du film nous montre rapidement un Morlar qui se fait massacrer chez lui, à grands coups de statuette ( on dirait bien une statuette de Napoléon mais franchement un anglais admirateur de Bonaparte, je sais pas, j'ai des doutes...même si Morlar est un type à part !) par un visiteur qu'il connait mais dont la caméra se garde bien de nous dévoiler l'identité, suspense oblige.
Et donc voilà un John Morlar sauvagement assassiné au bout de 2 minutes ? Lui qui était censé être la clé de voûte même de ce Medusa Touch ? 
Que nenni ! Au delà de toute logique, notre homme défie la Mort ! Un souffle de vie persiste (miraculeusement? démoniaquement?) en lui. Même sans pouvoir bouger le petit doigt, il est là et bien là. C'est SON film !
Alors arrive Brunel ( donc Lino) inspecteur, ô combien français, en stage d'échange professionnel en Angleterre. Ventura - bien que né en Italie- incarne tellement bien le héros français de l'époque ( à la fois bourru, grande gueule mais sensible, courageux et malin : bref éminemment sympathique quoi !) qu'il confère sans effort à son personnage ce côté décalé, étranger en tout point à cet environnement 100% british.  Sa présence au casting est en soi atypique étant donné qu'il a très peu tourné hors de France dans sa carrière.
Quand Jack Gold nous montre le Cri de Munch, accroché dans le salon de Morlar, c'est un moyen certes pas très original mais très clair pour nous faire comprendre d'emblée la détresse du personnage.

Commence alors l'enquête de Brunel. Les différents témoignages qu'il recueille, ainsi que la lecture du journal intime et des livres de John Morlar ( et oui, le bougre est écrivain) permettent au french inspector ( et à nous aussi donc) d'appréhender différents aspects de la personnalité complexe du bonhomme. L'aide de Zonenfeld ( la psy de Morlar, interprétée donc par Lee Remick) se révèlera également précieuse.
Bien que bénéficiant d'un peu de budget ( certaines scènes le montrent bien) la réalisation de Jack Gold est assez télévisuelle. Ce qui ne gâche en rien la qualité de son film. L'entrelacement de scènes du passé ( à travers les différents témoignages) avec celles du présent où Brunel enquête est mené très efficacement. En un simple mouvement de caméra, alors qu'on ne change pas d'endroit, on passe avec fluidité du présent au passé. C'est sobre mais très bien vu. De même que l'insertion d'extraits du journal de Morlar en voix-off donne un bel effet à la mise en scène. Soulignons également le rôle de la musique, angoissante à souhait, qui accompagne le tout. Le compositeur a fait le job, no doubt !
Alors que découvre-t-on ?
Et bien tout d'abord que Morlar est un homme en colère. Il en veut à Dieu, rien que ça. Quand il l'appelle le Céleste Néant et qu'il proclame que Dieu devrait comparaître devant un jury composé des désemparés du Monde, le doute n'est pas permis.

De même Morlar hait la société, cet "asile de l'absurde". On sent en lui plus qu'une indignation, mais plutôt un dégoût vis à vis des élites et des classes privilégiées.

L'un des témoins interrogés par Brunel mentionnera un détail extrêmement significatif sur l'impression que Morlar laisse sur les gens qui l'ont croisé : quand ils les regardent ils se sentent " forcément coupable de quelque chose." Et là on comprend l'allusion à la Méduse, " ce monstre créé pour combattre les dieux". Le regard implacable de Richard Burton prend ici tout son sens !

L'autre satellite, Zonenfeld, en sait aussi beaucoup sur notre homme en colère. La beauté, le regard angélique de Lee Remick, s'opposent ici merveilleusement bien au regard de Méduse de Richard Burton. Le gouvernement anglais lui-même semble avoir un oeil sur Morlar: tiendrait-on là un supervillain de comic books, capable de faire trembler la Couronne d'Angleterre ?

Outre une possible attirance pour sa belle psy, Morlar se rapproche de Zonenfeld aussi parce qu'il a besoin d'un témoin de son combat, de quelqu'un qui le croit. N'oublions pas que c'est un homme torturé par la culpabilité et la solitude. Tous les souvenirs qu'il partage avec Zonenfeld ( notamment une scène glaçante, véritable traumatisme d'enfance) montrent un personnage au pouvoir exclusivement destructeur. Morlar peut faire du mal aux personnes qui lui inspirent de mauvaises pensées. Il peut provoquer des désastres, faire le "sale boulot de Dieu" comme il dit. Mais sa position à ce sujet est très ambigüe. Oui, son pouvoir le torture et le fait culpabiliser mais à aucun moment il ne semble vouloir/pouvoir le neutraliser par un puissant effort de volonté. Pourtant il en est capable de volonté ! Mais sa haine de Dieu et son mépris de la société sont trop forts. Au fond, il a quand même très envie de danser sur le Monde comme Shiva. En cela, une phrase de Brunel apparait très inspirée voire prophétique: "Il n'y a pas de fin pour les désastres."

Richard Burton est, comme d'habitude, excellent, littéralement habité par son rôle. Et Jack Gold a trouvé la formule parfaite pour obtenir un extraordinaire crescendo de tension dans son film. Tout cela en amenant le spectateur à se poser cette question : Qu'est-ce qui maintient John Morlar en vie, au delà de toute logique et de tout ce qui est humainement et physiquement possible, quand on sait à quel point il hait le Monde ?

Tout le suspense est là et c'est puissant!

Bravo également à l'auteur des dialogues qui sont souvent finement ciselés et pleins d'esprit. D'ailleurs laissons John Morlar ( alors qu'il discute avec l'amant de sa femme !) conclure cette quatorzième Chronique Creepy :

Morlar: "La vérité a une odeur âpre qui vous importune."
L'amant : "Vous allez trop loin, Monsieur!"
Morlar: "Oh, j'en doute !"



vendredi 13 octobre 2017

The Omega Man ( 1971) de Boris Sagal

The Omega Man  ( ou Le Survivant en français ) est une très libre adaptation de Je suis une légende, le célèbre roman de Richard Matheson. Après The Last Man on Earth ( en 1964 et avec la légende Vincent Price) et bien avant le Je suis une Légende ( en euh on s'en fout et avec le type qui se prenait pour le prince de Bel-Air) , on ne peut pas dire que le chef d'oeuvre de Matheson aie eu droit à la parfaite adaptation cinématographique qu'il méritait ( même si le Vincent Price est pas dégueu du tout. C'est le plus fidèle au livre, en tout cas).
 
Le film dont il est question aujourd'hui suit une bonne longueur derrière. Quant au plus récent, je préfère rien dire parce que voilà, ça va faire monter ma tension pour rien.
 
Donc pourquoi parler de The Omega Man ? Parce que malgré les largesses ( énormes) qu'il prend vis à vis du livre, il n'en pose pas moins des questions intéressantes. Ça vous en bouche un coin, hein!
 
À première vue le film a l'air bourrin ( et il l'est par moments avec un Charlton Heston qui a la gâchette facile, mais bon ça lui va comme un gant). Si on ajoute à cela des moments what-the-fuckesques dispersés aux quatre coins du film et une réalisation sans grand relief de Boris Sagal ( un réalisateur qui a beaucoup travaillé pour la télévision) , on serait tenté de penser que ce Omega Man n'a pas grand intérêt.

Oui mais voilà, le film est étonnamment pertinent ( je dirais même burné) dans son message.

Deux modifications par rapport à l'histoire d'origine ont retenue particulièrement mon attention et donnent au film une saveur particulière :
primo, ici on parle de bacilles propagés au cours d'une nouvelle guerre mondiale qui aurait décimé l'Humanité. En d'autres termes, les hommes se sont balancés le fléau sur eux-mêmes, tout seuls comme des grands (cons) dans un suicide des plus stupides, à la Dr Folamour's style.

deuxio, les victimes ne deviennent pas des vampires. Ce sont juste des créatures qui ne supportent pas la lumière, qu'elle soit naturelle ou artificielle. Mais la véritable maladie qui les ronge c'est l'obscurantisme de la pensée. Quand on les voit tout de noirs vêtus et encapuchonnés, avec leur teint blafard et leur regard d'albinos, la torche à la main, ils ont tout l'air de fanatiques et d'inquisiteurs ( et je m'y connais là dessus !). 

Victimes des excès et de l'absence de morale de la science, ainsi que de la folie de leurs dirigeants politiques et militaires, ces individus perdus dans cette nouvelle ère qui commence, embrassent alors une foi trop obscure pour leur permettre de bâtir une nouvelle civilisation.

Cependant on ne peut que leur donner raison quand Matthias ( leur leader) fustige la science dont le personnage de Charlton Heston est la dernière incarnation. C'est elle qui a provoqué la malédiction qui s'est abattue sur ces pauvres malheureux. Mais ils oublient que cette science qui a détruit leur civilisation est aussi celle qui a fortement contribué à la construire. L'outil était bon, il a juste été mal utilisé. Bref, il n'est pas condamnable en soi. Comme toujours c'est l'homme qui déconne. La preuve sur cette photo :

Tous ces gens ( réunis sous le nom assez ironique de la "Famille") n'apparaissent jamais comme des individus mauvais. Encore une fois  c'est le terme de victimes qui leur va le mieux. Ce sont des égarés de l'esprit. Là dessus le film fait preuve d'assez de subtilité.
 
Il en va de même dans le traitement de Neville, le "héros" joué par Heston. Ce dernier nous sort une prestation 100% à la Charlton c'est à dire en campant un personnage intrépide, costaud et viril qui, comme dans la Planète des Singes, se laisse quand même un peu bouffé l'esprit par la haine que ses ennemis lui inspirent. Malgré son intelligence il oublie que les membres de la Famille sont avant tout des malades ; il commet l'erreur de les haïr et de prendre plaisir à les tuer et à les traiter comme de la vermine. C'est à travers les paroles d'un enfant qu'il vient de sauver que le reproche lui sera fait : " Vous m'avez sauvé mais parfois vous me faites encore plus peur que la Famille!". Neville ne comprendra pas cette remarque, persuadé d'être supérieur à ses ennemis et d'être dans son bon droit. Son intelligence, essentiellement scientifique, trouve là ses limites.
 
Le film  n'hésite pas à égratigner l'image de son héros, même s'il lui donne par moments des atours christiques.
 
Tourné en Technicolor, The Omega Man bénéficie d'une très belle patine et de riches couleurs. Dommage que la réalisation soit quelconque. Quant à la musique de Ron Grainer, elle se révèle très agréable à l'écoute et accompagne parfaitement le déroulé de l'action.
 
Nous sommes ici en présence d'un film qu'on apprécie malgré ses défauts. Sa force réside dans ce qu'il raconte. Bien sûr son message n'a rien de révolutionnaire mais il sonne juste. Et c'est dit de façon fort séduisante, clairement et avec une belle hargne !

 
 
 

vendredi 6 octobre 2017

Willard ( 1971 ) de Daniel Mann

Tout comme l'araignée et le serpent, le rat a depuis toujours eut cette capacité à nous filer les jetons. Il incarne à la perfection cette créature des souterrains obscurs, des égouts puants et crasseux, susceptible de peupler nos cauchemars.

Pris individuellement, il serait presque mignon. Mais très vite rat rime avec légion ( si, si, je vous assure ! je suis poète !) et il devient serviteur des forces du mal. Dracula lui-même y a recours de temps en temps !

L'erreur commise par Willard Stiles, personnage qui donne son titre au film, est de ne pas avoir vu venir le péril provoqué par la multitude. L'individu peut être bon, inoffensif, mais la foule ( surtout de rats!) est toujours dangereuse car incontrôlable.

Garçon sans amis, dominé voire martyrisé par son entourage ( notamment par son boss) Willard se lie d'amitié avec des rats. Avec eux il passe des heures à jouer et à faire le professeur ( et le rat apprend vite !) en oubliant pendant quelques heures la grisaille et l'ennui du monde sérieux et pragmatique ( monde représenté notamment par les personnages de la mère et du patron). Le jeune homme apprécie d'autant plus les rats qu'ils lui obéissent au doigt et à l'oeil. Enfin jusqu'à l'arrivée d'un gros rat noir, que Willard baptise Ben, qui semble moins obéissant, plus têtu et entreprenant que les autres. Ben deviendra un leader prêt à mener la révolution des damnés de la terre contre leur maître.

Willard n'est pas un mauvais bougre, il est juste lunaire, incapable de se fixer réellement sur le monde des adultes : tout cela l'ennuie. Sur ses épaules pèse également le poids du passé, feu son père ayant été le fondateur de la boîte où il travaille. On ne sait pas ce qui est exactement arrivé au paternel mais la famille Stiles - surtout la mère - estime que c'est le patron de Willard ( excellent Ernest Borgnine !) qui l'a "tué". Obligé de travailler et de courber l'échine sous les ordres du "tueur" de son père et incapable d'assumer financièrement la maison familiale ( qu'il laisse peu à peu tomber en ruines, comme un héritage beaucoup trop lourd à porter pour lui) Willard est un individu qui manque cruellement de confiance en lui. Pourtant, de temps en temps, il peut plaire ( à la petite collègue en face de lui au bureau, la toute jeune et mimi Sondra Locke en l'occurence) et arrive parfois même à prendre des décisions importantes.

Les rats vont l'aider à se venger de ce monde qui le rabaisse et qui ne veut pas de lui. Mais ils ne cesseront jamais de représenter une anomalie grave et effrayante dans la vie du jeune homme. Lorsque ces derniers ne se contentent plus de rester dans la cave,  où Willard les enferme, et qu'ils commencent à ronger les portes avant d'envahir la maison, on comprend bien que l'esprit de Willard est lui aussi rongé patiemment par un terrible envahisseur : la folie. Willard essaiera de reprendre le contrôle sur sa vie, les rats vivront cela comme une trahison de sa part.

La réalisation de Daniel Mann ( apparemment aucun lien de parenté ni avec Anthony ni avec Michael) est d'une sobriété absolue. Aucune audace, aucune tentative particulière de faire du beau visuellement. Tout juste l'image est elle "écrasée" comme pour rendre la maison des Stiles encore plus oppressante. Néanmoins certaines scènes, riches de sens, font mouche, en nous montrant bien à quel point les hommes ne valent guère mieux que les rats qu'ils méprisent.

Bruce Davison est très à l'aise en garçon lunaire. Il est l'exact opposé du personnage d' Ernest Borgnine, homme (trop?) sûr de lui, vorace et libidineux : un pragmatique sans états d'âme qui incarne à la perfection la virilité de l'homme d'affaires américain. Cette figure ayant pignon sur rue, valorisée et respectée par les autres pour sa médiocrité même, semble-t-il...

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